Le far breton n’a que cinq ou six ingrédients, et pourtant il rate plus souvent qu’on ne l’imagine – trop liquide, caoutchouteux, brûlé en surface mais cru à cœur. Ce dessert d’une apparente simplicité cache une technique précise, transmise de génération en génération, qui ne souffre pas les approximations.
Avant de passer aux proportions et aux gestes, un détour par l’histoire s’impose : comprendre d’où vient le far, c’est comprendre pourquoi on le prépare encore de cette façon aujourd’hui.
Origine et histoire du far breton
Le mot « far » vient du latin far, qui signifie simplement « froment ». Dès le XVIIIe siècle, les foyers bretons cuisaient un appareil à base de farine de sarrasin, salé, servi en accompagnement de viande – rien à voir avec le gâteau moelleux qu’on connaît aujourd’hui.
La bascule vers la version sucrée se produit au XIXe siècle. La farine de blé remplace le sarrasin, le sucre et le lait font leur entrée, puis les œufs et le beurre s’ajoutent dans les foyers qui en ont les moyens. Le « Farz Fourn » – le far au four – prend alors la forme qu’on lui connaît.
L’arrivée des pruneaux dans la recette tient à une histoire maritime assez concrète. Les pêcheurs bretons, qui partaient plusieurs mois sur les bancs de Terre-Neuve pour la morue, échangeaient leur poisson contre des pruneaux d’Agen au retour. Ces fruits secs, riches en vitamine C, les protégeaient du scorbut. De la cale du bateau à la cuisine familiale, les pruneaux ont naturellement intégré la pâte du far.
Quels sont les ingrédients pour le far breton de grand-mère?
La recette nature tient en six ingrédients. Chacun joue un rôle précis dans la texture finale, et les substitutions bon marché se paient à la dégustation.
- 1 litre de lait entier (minimum 3,6 % MG) – c’est le volume principal de la pâte. Un lait demi-écrémé donne un far plus ferme, moins onctueux. Le lait entier apporte les matières grasses nécessaires à cette texture dense et fondante à la fois.
- 250 g de farine de blé – elle structure l’ensemble. Tamisez-la pour éviter les grumeaux, qui ne disparaissent jamais complètement même après le repos.
- 4 à 5 œufs frais – ils assurent la liaison et contribuent à la couleur dorée en surface. Avec 4 œufs, le far est plus souple ; avec 5, il tient mieux à la découpe.
- 150 à 180 g de sucre – les recettes de grand-mère restent souvent mesurées : un far trop sucré perd en équilibre, surtout quand on y ajoute des pruneaux.
- Vanille et sel – une pincée de sel rehausse la douceur générale. La vanille, en gousse si possible, parfume discrètement sans dominer.
- Beurre – utilisé pour beurrer généreusement le moule, il donne au far sa croûte légèrement croustillante sur les bords.
La recette de grand-mère nature, étape par étape

Commencez par tamiser la farine dans un saladier, creusez un puits et cassez-y les œufs entiers. Fouettez depuis le centre en incorporant la farine progressivement – le geste ressemble à celui d’une pâte à crêpes. Vous obtenez une pâte épaisse, presque collante.
Ajoutez ensuite le sucre, le sel, les graines de la gousse de vanille, puis versez le lait tiède en filet tout en remuant. La pâte doit être parfaitement lisse et fluide. Laissez reposer 30 minutes à température ambiante : ce temps permet à la farine de s’hydrater complètement et évite un far avec une texture grumeleuse après cuisson.
Préchauffez le four à 180°C, beurrez généreusement un plat en céramique ou en Pyrex (environ 30 x 20 cm), versez la pâte et enfournez. La cuisson dure 45 à 50 minutes : la surface doit être bien dorée, presque brune par endroits, et le centre ne doit plus trembler quand vous secouez légèrement le plat.
Laissez refroidir au moins deux heures avant de démouler ou de couper. Le far chaud est encore trop souple pour tenir en parts – il se raffermit en refroidissant et développe ses arômes.
Comment faire gonfler des pruneaux pour le far breton et réussir la version aux pruneaux moelleux?
Les pruneaux secs directement incorporés dans la pâte restent souvent trop fermes après cuisson et créent une rupture de texture désagréable. Pour éviter ça, faites-les tremper 20 à 30 minutes dans de l’eau tiède avant de les utiliser. Certains remplacent l’eau par un thé léger légèrement parfumé – le résultat est plus fin, avec une légère note tannique qui s’accorde bien avec la douceur du far.
Pour un far aux pruneaux à l’ancienne, comptez 500 g de pruneaux dénoyautés pour 8 personnes. Ce volume peut sembler important, mais les pruneaux fondent partiellement à la cuisson et se répartissent dans toute la masse. Égouttez-les soigneusement avant de les disposer dans le fond du moule beurré, puis versez la pâte par-dessus.
La cuisson reste identique à la version nature : 45 à 50 minutes à 180°C. Le signe d’une réussite est une surface d’un brun acajou uniforme, avec les pruneaux qui remontent légèrement vers le centre.
Peut-on préparer un far breton sans pruneaux ou avec d’autres fruits?

Le far nature – sans aucun fruit – est en réalité la version la plus ancienne. La pâte seule, bien dosée et bien cuite, se suffit à elle-même. Sa texture est légèrement plus dense que la version aux pruneaux, et elle se taille parfaitement en parts nettes.
La variante aux abricots secs mérite qu’on s’y attarde. Elle apporte un équilibre douceur-acidité que les pruneaux n’offrent pas. Procédez exactement comme avec les pruneaux : trempez les abricots secs moelleux une vingtaine de minutes dans de l’eau tiède ou un thé léger, égouttez-les bien, puis disposez-les dans le moule. Comptez 250 à 300 g pour le même plat.
Attention à ne pas utiliser des abricots frais : leur teneur en eau est trop élevée. À la cuisson, ils libèrent leur jus dans la pâte, qui ne prend jamais correctement et reste liquide au centre même après une heure de four.
La version aux pommes fonctionne bien en automne. Épluchez deux pommes type Reinette ou Boskoop, coupez-les en lamelles épaisses et disposez-les dans le fond du moule avant de verser la pâte. Ces variétés tiennent bien à la cuisson et ne rendent pas trop d’eau. Les pommes Golden, plus aqueuses, peuvent fragiliser la tenue du far.
Le far breton au Thermomix change-t-il vraiment la donne?
La préparation de la pâte au robot cuiseur présente un avantage concret : l’homogénéité du mélange est garantie en quelques secondes, sans risque de grumeaux. Pour les personnes qui ratent régulièrement l’étape du fouettage manuel, c’est un gain réel.
La méthode au Thermomix consiste à mettre tous les ingrédients dans le bol (en commençant par les œufs et le sucre, puis la farine, puis le lait tiède), à mélanger 30 secondes à vitesse 5, puis à laisser reposer la pâte dans le bol pendant 30 minutes. Ce temps de repos reste nécessaire – le robot ne change pas la chimie de l’hydratation de la farine.
Le verdict honnête : la pâte obtenue est visuellement identique à celle faite à la main. La cuisson au four est strictement la même – le Thermomix ne cuit pas le far. Si vous avez déjà la main avec le fouet, vous ne gagnerez pas grand-chose à sortir le robot. Si la pâte à crêpes vous a toujours donné des sueurs, le Thermomix simplifie effectivement cette étape.
La cuisson au four reste le seul vrai secret d’un far breton réussi
La technique en deux temps donne des résultats plus réguliers que la cuisson à température unique. Démarrez à 220°C pendant 20 minutes pour saisir la surface et amorcer la croûte, puis baissez à 180°C pour 30 minutes supplémentaires afin de cuire l’intérieur sans brûler le dessus.
Les signes d’une cuisson réussie sont visuels : la surface est d’un brun profond et mat, pas luisante. Le far ne tremble plus au centre quand vous bougez le moule. La lame d’un couteau plantée au milieu ressort propre, ou avec très peu de matière collée.
Les erreurs classiques sont toujours les mêmes. Couper le far trop tôt, alors qu’il est encore chaud : les parts s’effondrent et la texture semble caoutchouteuse. Utiliser un moule trop profond : la chaleur n’atteint pas le centre, et le dessous cuit avant que l’intérieur soit pris. Un moule à bords bas, en terre cuite ou en céramique, conduit mieux la chaleur.
Un far breton qui a passé une nuit au réfrigérateur est souvent meilleur que le lendemain de sa cuisson. Les arômes de la vanille et du lait se concentrent, la texture se tient parfaitement, et les fruits – pruneaux ou abricots – ont eu le temps de rendre un peu de leur moelleux à la pâte environnante. C’est cette patience-là que les recettes de grand-mère avaient compris bien avant nous.